« Avant 68, on pensait que l’individu devait quelque chose à la société. Après 68, on pense que la société doit quelque chose à l’individu. » Entretien avec l’historien et journaliste Jean Sévillia
Feb 27, 2025
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Jean Sévillia, historien et journaliste au Figaro magazine, évoque l'évolution du terrorisme intellectuel depuis la Révolution française jusqu'à nos jours. Il met en lumière l'impact des mouvements progressistes sur la pensée et la société, tout en analysant les implications démocratiques des opinions uniformes. Sévillia insiste sur l'importance de la liberté d'expression face à des lois mémorielles contraignantes, et évoque les défis que posent les nouvelles technologies pour les intellectuels contemporains. Un débat captivant sur la pensée critique et la manipulation historique.
Le terrorisme intellectuel, enraciné dans l'histoire française, utilise des étiquettes pour réduire au silence les voix divergentes.
Le mouvement de 68 a radicalement modifié la perception de la relation entre l'individu et la société, favorisant l'individualisme au détriment des responsabilités collectives.
Malgré l'accessibilité des nouvelles technologies, des contraintes persistent sur la liberté d'expression, entraînant une censure et un climat de peur chez les citoyens.
Deep dives
La nature du terrorisme intellectuel
Le terrorisme intellectuel est défini comme une méthode qui cherche à faire taire les voix divergentes en discréditant leurs discours au lieu de débattre des idées. Cette approche consiste à appliquer des étiquettes infamantes pour délégitimer un interlocuteur, ce qui empêche le débat constructif. Par exemple, des termes comme 'fasciste' ou 'réactionnaire' servent à réduire au silence celui qui émet une opinion différente. Ce phénomène témoigne d'une tendance à classer certains citoyens comme légitimes et d'autres comme non légitimes, basant ainsi la légitimité d'une voix sur son conformité idéologique plutôt que sur la valeur de son propos.
L'héritage historique du terrorisme intellectuel
L'histoire joue un rôle clé dans la compréhension du terrorisme intellectuel, notamment en France, où il a ses racines après la Seconde Guerre mondiale, en période de domination communiste. Les intellectuels communistes ont instauré un système de contrôle sur les idées, imposant leur vision du monde et stigmatisant ceux qui s'y opposent. Ce mécanisme de pensée a perduré, révélant que l'annulation des voix dissidentes n'est pas un phénomène nouveau mais une pratique enracinée dans l'histoire politique française. En analysant ce contexte, on comprend que les stratégies de déconsidération sont partiellement ancrées dans une lutte pour le contrôle de la mémoire et de la vérité historique.
Impact de l'individualisme post-68
Le mouvement de 68 a marqué un tournant vers un individualisme accentué, où l'individu est considéré comme la valeur suprême de la société. Cette évolution a modifié la perception collective, remplaçant l'idée que l'individu doit des responsabilités à la société par la croyance que la société doit répondre aux besoins de l'individu. Ce changement a des implications profondes, contribuant à une rupture des normes traditionnelles et des structures sociales. En conséquence, cette nouvelle dynamique entraîne une dilution des valeurs qui soutiennent la cohésion sociale, pouvant ainsi favoriser l'émergence de comportements antisociaux et la fragmentation des communautés.
Défis de la liberté d'expression aujourd'hui
Malgré l'élargissement de l'espace d'expression grâce aux nouvelles technologies et aux réseaux sociaux, des contraintes à la liberté d'expression subsistent, notamment à travers des lois mémorielles qui encadrent le discours historique. Cela crée un climat où la peur de la répercussion judiciaire peut dissuader les individus de partager leurs opinions. Les critiques de l'islam ou d'autres sujets sensibles peuvent ainsi être interprétées comme du racisme, ce qui entrave les débats essentiels à la bonne santé d'une démocratie. Ainsi, il est crucial de trouver un équilibre entre le respect des sensibilités et la préservation de la liberté d'expression pour éviter une censure de facto.
La nécessité de redéfinir la quête de la vérité
Il est impératif de se rappeler que la quête de la vérité nécessite un engagement à voir le réel avec objectivité, en s'affranchissant de l'idéologie prévalente qui peut biaiser notre perception. Les réflexions de penseurs comme Péguy et Orwell soulignent qu'une conscience critique est essentielle pour discerner les mensonges et les absences de vérité dans le discours public. Les chercheurs et intellectuels doivent donc résister à la tendance de l'époque d'ériger des dogmes irréfragables et de promouvoir un débat ouvert et pluraliste. En poursuivant une telle approche, la société pourra mieux aborder les défis actuels tout en respectant les diversités d'opinion et en favorisant le dialogue.
Jean Sévillia est historien et journaliste, il fait une une bonne portion de sa carrière au Figaro magazine.
Auteur de plusieurs livres, il s’attaque en 2000 à une forme de terreur intellectuelle qui frapperait depuis la fin de la Seconde Guerre les intellectuels et journalistes qui auraient eu la mauvaise idée de penser en dehors des clous de la gauche.
25 ans plus tard, l’historien, et homme de droite parfaitement assumé, propose une mise à jour augmentée de son livre; Les Habits neufs du terrorisme intellectuel.
Premier constat, les méthodes de la « cancel culture » qui marquent l’époque trouvent leurs racines profondes dans une tentation totalitaire qui n’est pas nouvelle !
« Dans terrorisme intellectuel, y’a le mot terreur. Moi je le rappelle. La révolution française c’est à la fois 1789, les droits de l’homme, mais aussi 1793, la terreur, je coupe la tête de celui qui ne pense pas comme moi. Mais le terrorisme intellectuel, au fond c’est ça. Tu ne penses pas comme moi alors je ne te coupe pas la tête, mais la parole. T’as plus le droit de parler. Il y a des citoyens qui sont légitimes, et d’autres qui ne le sont pas, légitimes ! »